Les membres de l’Afas publient régulièrement des articles. Ils sont à retrouver ici :
Jeanne Brugère-Picoux
Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort), membre de l’Académie nationale de médecine, ancienne présidente de l’Académie vétérinaire de France
Il s’agit d’un travail ayant fait l’objet d’une collaboration entre douze équipes de scientifiques chinois et américains dont celles du Dr Wen-Quan Zou (Case Western Reserve University School of Medicine) et du Dr Byron Caughey du NIH (National Institutes of Health). En premier lieu, ils ont démontré que des prions étaient présents dans la peau de 23 malades de la maladie de Creutzfeldt-Jakob ou MCJ (21 atteints de la forme sporadique MCJs et 2 variants ayant été contaminés par le prion bovin vMCJ), par comparaison avec 15 témoins négatifs décédés d’une autre maladie [1]. Puis ils ont inoculé par la voie intracérébrale des extraits cutanés ou cérébraux provenant de 2 malades à 12 souris humanisées. Ces souris ont toutes développé une encéphalopathie spongiforme, démontrant ainsi l’infectiosité du tissu cutané. Cependant, la période d’incubation chez les souris inoculées avec le tissu cutané a été de 400 jours, soit le double de celle observée chez les souris inoculées avec le tissu cérébral.
Dans cette étude, le test utilisé pour détecter le prion dans la peau correspond à une méthode d’amplification extrêmement sensible permettant de détecter des doses très faibles de prions, soit 1000 à 100 000 fois moins que dans le tissu cérébral. Il s’agit du test de conversion Real-Time Quaking-Induced Conversion (RT-QuIC). Ce test a été développé par Byron Caughey et son équipe du NIH dans le but de détecter une très faible quantité de prions dans certains échantillons comme, par exemple, le sang.
Ces résultats soulèvent plusieurs questions concernant les moyens de détection des prions et le risque de transmission de la MCJ par les tissus cutanés.
Tout d’abord, cette découverte permet de penser que la peau pourrait devenir un moyen de diagnostic spécifique non invasif de la MCJ chez le vivant (ou lors d’une autopsie). Actuellement, la biopsie cérébrale est l’unique moyen permettant de détecter les prions dans la MCJ classique (seuls les cas humains de vMCJ liés à l’ESB peuvent aussi permettre par une biopsie amygdalienne de découvrir le prion bovin). C’est pourquoi le diagnostic de confirmation est généralement obtenu après la mort du malade.
Comme le souligne Byron Caughey, l’extrême sensibilité du test qu’il a développé pourrait permettre dans l’avenir de détecter les prions dans le sang, les muqueuses nasales (par écouvillonnage) ou par biopsie cutanée.
Une autre question est celle du risque de transmission des prions lors d’une intervention chirurgicale impliquant le tissu cutané alors que, jusqu’à présent, seules les interventions concernant le système nerveux central et la cornée étaient connues pour ce risque. Il faut noter que les méthodes utilisées par les scientifiques dans cette étude montrent effectivement la possibilité d’une transmission par la peau mais il faut rappeler que la technique utilisée pour la reproduction expérimentale chez l’animal de laboratoire correspond à des conditions extrêmes non rencontrées en pratique courante : la voie intracérébrale est la technique la plus efficace pour reproduire la maladie avec une faible dose de prions ; il s’agissait de souris humanisées, porteuses du prion humain où il n’existait donc pas de barrière d’espèce avec les prions humains inoculés ; le temps d’incubation de 400 jours chez les souris inoculées avec le tissu cutané était le double de celui des souris ayant reçu du tissu cérébral. Les auteurs soulignent d’ailleurs qu’ils n’ont pas apporté la preuve d’une transmission possible dans une situation plus réelle lors d’une intervention chirurgicale impliquant la peau et qu’ils envisagent d’autres études pour confirmer ou non une telle possibilité de transmission des prions.
Interrogé par le Quotidien du médecin le 23 novembre, Byron Caughey indique « qu’il importe de souligner que [ces] résultats ne veulent absolument pas dire que la maladie de Creutzfeldt-Jakob pourrait être contagieuse par simple contact cutané ». Une autre question a concerné le risque lié aux greffes fécales, sachant que les prions peuvent être retrouvés dans le tissu intestinal et que l’on a montré chez plusieurs espèces animales qu’ils pouvaient être excrétés dans les fèces, avec un risque de contamination dans l’environnement par une exposition orale chez les ruminants. A cette question, Byron Caughey a répondu : « Je ne connais aucune donnée indiquant que les greffes fécales proprement dites peuvent transmettre la maladie. Je ne sais pas si cette possibilité est déjà explorée, mais il me semble qu'elle mériterait de l’être. »
En conclusion, cette étude montre la possibilité d’un test de détection extrêmement sensible et non invasif du prion humain dans le tissu cutané (mais pour une maladie incurable !), qui ne peut pas encore être utilisé en pratique courante. Par ailleurs, cette reproduction expérimentale de la maladie chez la souris a été réalisée dans des conditions extrêmes ne permettant pas de démontrer un risque de transmission par la voie cutanée des prions.
Alain Foucault
Professeur émérite du Muséum national d'histoire naturelle (Paris)
Dans une décision susceptible de déclencher une bataille judiciaire sans précédent, le président Donald Trump a dangereusement réduit cette semaine les surfaces de deux Parcs nationaux dans l'Utah. Le 4 décembre, il a levé des protections d'environ 85% du Parc national Bears Ears de 610 000 hectares, créé l'an dernier par l'ancien président Barack Obama. Il a réduit environ de moitié le Parc national Grand Staircase-Escalante de 760 000 hectares, créé par l'ancien président Bill Clinton en 1996. Il a déclaré que ces réductions étaient nécessaires parce que les anciens présidents avaient « largement abusé » de leur autorité pour créer ces Parcs, ce qui empêche d’y développer des activités industrielles.
Beaucoup d'archéologues, de paléontologues et de biologistes ont attaqué ces changements, affirmant qu'ils pourraient exposer des sites culturels anciens, des gisements de fossiles et des écosystèmes sensibles aux dommages causés par l'exploitation minière, le pâturage et les activités récréatives.
L'administration Trump réfléchirait à des plans visant à réduire la taille de deux autres Parcs nationaux, et de permettre plus d’activités industrielles dans une demi-douzaine d'autres, y compris plusieurs réserves marines.
Jean-Pascal Duchemin
Ancien directeur de départements de recherche à Thales (ex-Thomson-CSF)
Membre du bureau des ARE (Anciens de la radio et de l’électricité)
Président du Comité des arts physiques de la Société d’encouragement pour l'industrie nationale
La classe 2018 des prix de l’Institut Franklin comporte deux Français sur huit lauréats. Ces Awards sont parfois considérés aux Etats-Unis comme équivalents aux prix Nobel car leur attribution est complètement contrôlée par le « système américain ».
Les deux lauréats français sont :
Philippe Horvath
Chercheur à DuPont Nutrition & Health à Dange-Saint-Romain en Nouvelle Aquitaine
Pour avoir découvert le rôle du CRISPR-Cas dans l’édition précise des génomes.
Manijeh Razeghi
Pour la réalisation de sources « terahertz » accordables fonctionnant à température ambiante. Ces sources sont basées sur deux lasers semi-conducteurs III-V à cascades quantiques qui battent et dont le mélange produit une onde aux fréquences terahertz.
Manijeh Razeghi a commencé sa carrière dans le domaine des matériaux III-V en effectuant ses premières recherches dans le Laboratoire d’épitaxie en phase vapeur du Laboratoire central de Thomson-CSF à Thomson-CSF (ex Thales), dans les années quatre-vingt. Ce Laboratoire était animé par Jean-Pascal Duchemin. Cette équipe a développé ensemble quelques petites briques technologiques que chacun utilise maintenant sur Internet ou sur son téléphone mobile. Manijeh Razeghi a ensuite émigré aux Etats-Unis où elle anime depuis plus de vingt ans un laboratoire qu’elle a monté à l’université Northwestern. Et c’est ce travail américain qui lui vaut la prestigieuse récompense.
Le parcours de Manijeh Razeghi est très atypique : née en Iran sous l’ère du Chah, elle s’est mariée très tôt et avait trois enfants à vingt ans. Elle est venue à Orsay pour faire une thèse d’Etat. Ne pouvant rentrer en Iran à cause de la révolution islamique qui avait éclaté entretemps, un job lui a été offert à Thomson-CSF.
Manijeh Razeghi n’est jamais retournée en Iran, elle a acquis la nationalité française ; elle est maintenant américano-française.
Note de Larry Dubinski, président et CEO de l’Institut Franklin
"Nous sommes heureux d’annoncer les prix 2018 de l’Institut Franklin !
"Ces huit pionniers de la science et de l’ingénierie ont développé des technologies qui se trouvent être décisives pour la construction des réseaux Internet et qui, en même temps, ont lancé la révolution des communications mobiles. Leurs découvertes ont aussi permis les progrès actuels dans l’édition du génome, ils ont rendu possible l’optoélectronique. Leurs travaux nous aident à mieux comprendre notre planète ainsi que la vraie nature de l’Univers. Leurs réalisations créent un futur meilleur pour chacun d’entre nous.
"Depuis 1824, l’Institut Franklin reconnaît l’excellence en science et technologie à travers ses grands prix. Son action retrace l’histoire des grandes découvertes et de l’innovation à travers deux siècles. Les lauréats de la promotion 2018 rejoignent les géants qui vinrent avant eux – incluant Nikola Tesla, Marie et Pierre Curie, Thomas Edison, Albert Einstein, Stephen Hawking, Jane Goodall et Bill Gates… - dans l’histoire, sans pareille, de l’Institut, d’honorer les plus grands esprits de ces 194 années. Célébrer les réalisations hors du commun en science, technologie et industrie tout autour du monde est un important moyen de préserver l’héritage de Benjamin Franklin.
"Nous espérons que vous vous joindrez à nous pour féliciter les lauréats pour leurs remarquables réalisations."
Liste des lauréats 2018
- Prix Bower pour les réalisations dans le domaine scientifique
Philippe Horvath (PhD, DuPont Nutrition&Health, Dangé-Saint-Romain, France)
Pour sa découverte fondamentale du rôle de CRISPR-Cas comme système microbien d’immunité adaptative qui a été développé comme un outil puissant pour l’édition précise de divers génomes. - Médaille Benjamin Franklin en chimie
John Goodenough (PhD, University of Texas at Austin)
Pour le développement des premières batteries Li-ion rechargeables à cathode Li oxyde de cobalt qui ont révolutionné l’électronique nomade. - Médaille Benjamin Franklin en sciences informatique et cognitive
Vinton Gray Cerf (PhD, Google Inc., Restom, Virginie) et Robert E. Kahn (PhD, Corporation for National Research Initiatives, Restom, Virginie)
Pour avoir permis Internet en développant les protocoles TCP/IP, un ensemble de procédures qui permettent la communication effective entre des millions d’ordinateurs en réseau. - Médaille Benjamin Franklin en science de la Terre et de l'environnement
Susan Trumbore (PhD, Max Planck Institute for Biogeochemistry, Jena, Allemagne, et University of California, Irvine)
Pour avoir été précurseur dans l’usage de la mesure du radiocarbone dans les forêts et les sols pour évaluer le flux de carbone échangé entre la biosphère et l’atmosphère, et mieux comprendre le changement futur du climat. - Médaille Benjamin Franklin en ingénierie électrique
Manijeh Razegghi (ScD, Northwestern University, Evanston, Illinois)
Pour la réalisation de sources terahertz opérant à la température ambiante, utilisant des semi-conducteurs, qui permettent de nouvelles générations d’imageurs, de détecteurs chimiques et biologiques et de systèmes de communication ultra large bandes. - Médaille Benjamin Franklin en ingénierie mécanique
Adrian Bejan (PhD, Duke University, Durham, Caroline du Nord)
Pour sa contribution interdisciplinaire en thermodynamique et en transfert de chaleur convectif qui ont amélioré les performances des systèmes. - Médaille Benjamin Franklin en physique
Helen Rhoda Quinn (PhD, Standford University, SLAC National Accelerator Laboratory, Californie)
Pour sa contribution originale à la recherche à long terme d’une théorie unifiée des forces fortes, faibles et électromagnétiques afin de comprendre les interactions entre les particules fondamentales.
Alain Delacroix
Ancien professeur titulaire de la chaire "Chimie industrielle - Génie des procédés" du Conservatoire national des arts et métiers
Il est de notoriété publique que les Gaulois avaient peur que le ciel leur tombe sur la tête. La superbe exposition Météorites, entre ciel et terre du Muséum national d’histoire naturelle à Paris [1], nous montre que c’est en partie vrai. En effet, cinq tonnes de météorites atteignent la terre par an et l'on estime qu’en France, il tombe en moyenne cinq météorites de 1 kg par an.
Bien qu’aucune victime humaine n’ait été constatée, il s’en est fallu parfois de peu. En 1954, la météorite de Sylacauga a traversé le toit d’une maison et a touché violemment la hanche de Mme Ann Elisabeth Hodges, lui provoquant un énorme hématome. En 1992, Mme Michelle Knapp a vu sa Chevrolet Malibu traversée par la météorite de Peekskill, et en 1972, celle de Valera a tué une vache. C’est la seule victime connue à ce jour par une pierre céleste (en faisant abstraction des dinosaures !).
Un météoroïde est un objet qui arrive de l’espace avec une vitesse de l’ordre de 50 000 km/h. Lorsqu’il arrive dans notre atmosphère, son freinage important dû au frottement de l’air produit une vive lumière appelée météore. Si le bolide est suffisamment gros, il arrive sur terre, souvent fragmenté, et devient une météorite.
Les météorites de fer ont été utilisées depuis bien longtemps comme source de fer métallique par les Egyptiens et les Inuits, ces derniers pour fabriquer des harpons et des couteaux. Avant l’invention de la sidérurgie, c’était la seule source de fer.
Des météoroïdes de grande taille ont créé sur terre des cratères, dont certains sont très visibles. Par exemple le Meteor Crater en Arizona, qui a été produit par un bolide de 100 m de diamètre. D’autres, plus petits, ont quand même fait l’actualité. Par exemple en février 2013, un météoroïde d’environ 20 m de diamètre a explosé en générant une onde de choc qui a blessé plus de 1000 personnes dans l’Oural.
La majorité des météorites viennent de la ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Jupiter. Ils datent de la poussière d’étoiles à l’origine de la construction des planètes. Certaines, plus rares, proviennent de Mars ou de la Lune.
Il existe plusieurs types de météorites. Certaines ont fondu et leur cœur est constitué de fer métallique plus dense. Celui-ci peut arriver sur terre tel quel, après disparition de sa croûte rocheuse éliminée par les nombreux chocs rencontrés en chemin. D’autres, les chondrites - les plus abondantes - n’ont pas fondu et ressemblent à des pierres bien que leur composition chimique soit très différente des roches terrestres. D’autres encore, plus rares, viennent de Mars ou de la Lune et sont parfaitement identifiées grâce à notre connaissance de la composition des roches lunaires et martiennes.
Les météorites mettent autour d'une dizaine de millions d’années pour arriver jusqu’à nous. Certaines ont mis encore beaucoup plus de temps.
L’exposition Météorites, entre ciel et terre, d’un excellent niveau scientifique, est aussi très pédagogique. On peut y voir de très nombreuses météorites, dont certaines de grande taille, qui proviennent pour la plupart de la très riche collection du Muséum. On peut aussi les toucher et même les soupeser.
Les enfants ont accès à des espaces dont l’activité les passionne. Cette exposition ne tombe pas dans le travers actuel de l’abus d’écrans, et ceux qui sont proposés sont particulièrement spectaculaires.
A l’entrée de l’exposition, un grand écran nous montre le ciel avec le passage de quelques météores [2]. Je ne sais si, dans ce cas, un vœu peut être exaucé, mais celui que j’ai fait de revenir en famille et avec des amis et les petits-enfants a toutes chances de se réaliser !
Claudine Hermann
Présidente d'honneur de l'association Femmes & Sciences, présidente de l’European Platform of Women Scientists (EPWS)
Le colloque 2017 de l’association Femmes & Sciences s’est tenu le 10 novembre à Montpellier sur le thème "Mentorat, coaching & accompagnement professionnel des femmes scientifiques dans le public et dans le privé".
Le groupe de Montpellier de l’association Femmes & Sciences a une expérience de trois ans dans ce domaine, avec une vingtaine de mentors et plusieurs "promotions" de mentees, doctorantes ou post-doctorantes chimistes ou biologistes.
L’événement a rassemblé 150 personnes. Après une mise en contexte historique et socio-culturelle du mentorat et du coaching, des bilans d’opérations à l’étranger en Suisse, Belgique et aux États-Unis ont été discutés. Le groupe Femmes et Physique de la Société française de physique réalise du mentorat adapté à chaque cas pour des chercheuses et enseignantes-chercheuses en début de carrière. Puis des mentors et mentees de Montpellier ont apporté des témoignages très vivants de ce que cette action leur avait apporté. Des descriptions de coaching dans le secteur privé ont complété le panorama. Enfin des représentantes et représentants de divers grands organismes de recherche publique ont précisé ce qui était déjà fait et prévu en matière d’égalité professionnelle dans leur institution.
Cette journée, fort appréciée par l’assistance, a mis en évidence la très grande demande de mentorat de la part des étudiantes et étudiants, qui souhaitent ainsi mieux trouver leur voie et s’engager dans la vie professionnelle dans les meilleures conditions.
Jeanne Brugère-Picoux
Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort), membre de l’Académie nationale de médecine, ancienne présidente de l’Académie vétérinaire de France
Fausse alerte sur de la viande tuberculeuse dans nos assiettes
Le mercredi 25 octobre dernier, le Canard enchaîné annonçait sur près d’une demi-page que « plus de 8000 vaches diagnostiquées positives à la tuberculose bovine finissent en barquettes dans les rayons des supermarchés ». Ce titre semblait dénoncer une nouvelle affaire sanitaire, d’où une réaction médiatique à cette fausse alerte liée à une méconnaissance des moyens de lutte contre la tuberculose bovine en France. En effet, il y a eu près de 8000 vaches abattues en France en 2014 (soit 190 troupeaux représentant 0,09% du total des troupeaux français) mais la découverte d’un cas de tuberculose dans un troupeau impose l’abattage de tout le troupeau depuis 1999 (sauf cas de dérogation exceptionnelle permettant un abattage partiel avec, ultérieurement, des mesures de surveillance très strictes) puisque la tuberculose est classée dans les maladies animales de catégorie 1, maladies pour lesquelles il existe un système permanent de surveillance et de lutte faisant l’objet d’une subvention par l’Etat. Mais, sur les 3000 tonnes de viande bovine issues de ces abattages de 2014, très peu concernent des vaches infectées. Par exemple dans une étude concernant 67 troupeaux soumis à l’abattage total en 2011, il y avait moins de 3% des 8530 animaux abattus (soit 227) qui ont présenté des lésions suspectes de tuberculose à l’abattoir et 51% de ces troupeaux (soit 34 sur 67) détenaient plus d’un bovin présentant une lésion de tuberculose [1]. Cette même étude souligne aussi que l’inspection sanitaire des carcasses demeure essentielle pour les troupeaux non suspects car, toujours en 2011, 186 bovins issus de 174 troupeaux officiellement indemnes et en provenance de 21 départements ont présenté des lésions suspectes de tuberculose à l’abattoir, le taux de confirmation de ces lésions ayant été de 22,6%. Mais nous n’avons pas, pour ces études, le taux de saisie partielle ou totale des carcasses positives.
Le texte du Canard enchaîné signale que l’inspecteur vétérinaire à l’abattoir « fait détruire les reins et le foie s’ils lui paraissent touchés par le bacille de Koch », alors qu’un encart « à la sauce de Bruxelles » dans ce même article explique pourtant combien l’inspection des ganglions lymphatiques est essentielle dans le cas de la tuberculose bovine pour expliquer la possibilité d’une saisie partielle ou totale permettant d’éviter la commercialisation d’une viande risquant d’être contaminée [2].
Problème du réservoir sauvage
Depuis la mise en place de la prophylaxie contre la tuberculose bovine en 1963, les cas de tuberculose dans le bétail ont diminué rapidement et la France est considérée comme indemne de cette maladie depuis 2011. La découverte d’une centaine de foyers par an dans l’élevage bovin est principalement liée à la persistance de l’infection dans un réservoir sauvage dans certains départements ayant connu une augmentation des cas depuis 2004. Il s’agit de la Côte d’Or, de la Dordogne, de la Camargue et du Sud-Ouest. Le développement de la maladie chez les sangliers, les blaireaux et les cerfs rend l’éradication de la tuberculose plus complexe et a justifié d’un renforcement de la surveillance de la faune sauvage. La situation est, début 2013, globalement stationnaire : on n’enregistre pas de diffusion active de la maladie mais les difficultés subsistent pour l’éradiquer dans les zones infectées, d’où un renforcement du dépistage de l’infection dans la faune sauvage autour des foyers domestiques. Les mesures mises en place par le ministère de l’Agriculture dans le but de limiter les risques de diffusion aux espèces sauvages ont concerné la diminution des densités des populations, l’identification du risque de diffusion hors des zones reconnues infectées, la surveillance au sein des élevages de gibiers, bovins, caprins, ovins et au sein des espèces sauvages sensibles et l’information des risques de contamination aux populations exposées lors de la manipulation des carcasses ou trophées et de la consommation de carcasses infectées. Ainsi le chasseur est devenu un « bien national » dans la lutte contre la tuberculose.
Tuberculose humaine : les cas liés à Mycobacterium bovis sont exceptionnels
Si les contaminations par le lait cru ont pu exister dans les années cinquante lorsque le quart des troupeaux bovins était contaminé, il est difficile de retenir les propos du palmipède signalant que « régulièrement, quelques buveurs de lait cru (non pasteurisé) tombent malade ». Certes, le risque zéro n’existe pas mais il est aussi difficile de considérer que « les cas de transmission de la vache à l’homme… touchent encore une cinquantaine de malchanceux, surtout des éleveurs ou des vétos en contact avec le bétail ». En effet, ce chiffre de cinquante peut résulter d’une extrapolation du taux de 1% des cas de tuberculose humaine liés à Mycobacterium bovis sur les cas observés chaque année, soit un peu moins de 5000. Ainsi, en 2014, 16 cas de tuberculose à M. bovis ont été identifiés par le réseau de surveillance nationale [3]. Parmi ces personnes, seulement 3 étaient nées en France, essentiellement des personnes âgées (54 à 87 ans) et ayant pu être contaminées plus jeunes par du lait non pasteurisé, la maladie survenant beaucoup plus tard du fait d’une immunodépression (comme cela a pu être aussi observé lors de l’apparition du sida). Les autres cas étaient originaires du Maghreb (9 cas), d’Afrique sub-saharienne (1 cas), d’Europe de l’Est (1 cas) et d’Europe du Sud (2 cas). Il est donc difficile d’incriminer une origine autochtone à la majorité des cas de tuberculose humaine dus à M. bovis détectés en France.
En France, l’incidence de la tuberculose-maladie a régulièrement baissé depuis les années soixante. Elle était de 16,5 cas pour 100 000 en 1993 puis est descendue à 7,3 cas pour 100 000 en 2014 [4]. Le nombre de cas de tuberculose maladie déclaré en 2015 était de 4 741, dont 3 422 cas avec une localisation pulmonaire, soit des taux de 7,1 cas pour 100 000 habitants et de 5,1 pour 100 000 pour les formes pulmonaires. Les taux de déclaration de la maladie les plus élevés pour 100 000 personnes concernent trois régions : Mayotte (25,9), la Guyane (18,3) et l’Ile-de-France (14,5). Les populations les plus fréquemment touchées étaient les personnes sans domicile fixe (166,8 pour 100 000) et les personnes incarcérées (91,3 pour 100 000). Il s’agit principalement de cas importés (personnes nées à l’étranger, soit 35,1 pour 100 000). Ainsi, sur les 4 471 cas de tuberculose déclarés en 2015 dont le lieu de naissance était renseigné (soit 94% des cas déclarés), 59% étaient nés à l’étranger : 40% en Afrique subsaharienne, 25% en Afrique du Nord, 16% dans un pays européen (11% dans un pays de l’Union européenne, 5% dans un autre pays d’Europe), 14% en Asie et 5% aux Amériques ou en Océanie [5].
Mais le Canard avait raison en dénonçant un enjeu financier
Pour l’éleveur, la perte d’un troupeau subissant un abattage total est difficile à supporter du point de vue financier et psychologique. De plus, il n’est plus à l’abri d’un risque sanitaire lors du repeuplement, du fait de l’approvisionnement qui a souvent lieu à partir de nombreux élevages différents (tuberculose, paratuberculose, etc.).
Notre palmipède signale que « Au motif que l’éleveur se fait indemniser par l’État pour ses bêtes tuberculeuses abattues, les gros négociants lui imposent des prix au rabais. Les factures que le Canard a collectées montrent que le kilo de carcasses, habituellement payé 3,50 euros, peut tomber à 1,50 euro » alors que « Le prix affiché au rayon des supermarchés, lui, ne bouge pas ».
En conclusion, on ne peut regretter qu’une chose : la réaction des médias retenant une fausse nouvelle (la viande tuberculeuse) en ignorant le plus souvent un fait réel et regrettable spoliant les éleveurs et les consommateurs.
Claudine Hermann
Présidente d'honneur de l'association Femmes & Sciences, présidente de l’European Platform of Women Scientists (EPWS)
Le Forum Science, Recherche et Société 2017 s’est tenu les 29 et 30 septembre à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris. Il permet un échange entre les Français et les chercheurs, les philosophes et les acteurs de la société civile, sur l’actualité scientifique et sa contribution aux changements de nos vies.
Cette année, La Recherche et Sciences et Avenir ont fait réaliser une enquête autour des stéréotypes sexistes dans la science et la recherche. Un échantillon de 1000 Français, âgés de 15 ans et plus, a été interrogé sur Internet par Ipsos Sopra Steria.
Les résultats de l’enquête
Les Français sont intéressés par la science et ont confiance dans ses avancées, même si certaines inquiétudes s’expriment. Ils considèrent que les filles sont plus douées que les garçons dans les matières scientifiques à l’école et voient la réussite des femmes dans les carrières scientifiques équivalente à celle des hommes (ce qui n’est pas généralement le cas). Beaucoup pensent que les femmes sont « naturellement » intuitives et les hommes « naturellement » cartésiens, et un tiers des personnes interrogées considèrent que les femmes ont des cerveaux moins adaptés aux sciences que ceux des hommes : beaucoup de clichés ont la vie dure... Les Français.es encouragent leurs filles (et leur garçons) à s’orienter vers des métiers scientifiques ou techniques et pensent que la présence de davantage de femmes serait bénéfique pour la recherche.
La table ronde autour de cette enquête et les échanges d’expérience
Ont participé à cette table ronde : Etienne Mercier, Ipsos, qui a réalisé l’enquête et son analyse ; Marie-Agnès Bernardis, Universcience ; Elsa Lorthe, lauréate de la bourse L'Oréal-Unesco 2016 pour les femmes et la science ; Claudine Hermann, en tant que présidente d’honneur de l’association Femmes & Sciences et présidente de l’European Platform of Women Scientists (EPWS) ; Dominique Leglu et Philippe Pajot, La Recherche.
En 1h30 de débat, entièrement filmé et disponible sur le site de La Recherche, le vaste sujet de la place des femmes en sciences et de l’orientation des filles vers ces voies n’a pas été épuisé ! Elsa Lorthe, sage-femme terminant actuellement une thèse sur les prématurés, et Claudine Hermann, professeure honoraire de physique à l’École polytechnique, ont présenté leurs parcours de femmes scientifiques, se déroulant à presque un demi-siècle d’écart.
Marie-Agnès Bernardis a décrit les activités menées par la Cité des sciences et de l'industrie pour donner aux jeunes, et en particulier aux jeunes filles, le goût des sciences : en ce moment Universcience est partenaire du projet européen Hypatia, qui regroupe des musées de sciences à travers l’Europe et cherche à présenter une science inclusive pour les filles et les garçons.
Claudine Hermann a indiqué les activités de l’association Femmes & Sciences, qui va à la rencontre des jeunes de collèges et de lycées et a produit des vidéos proposant des modèles accessibles de femmes scientifiques. Un livret de 40 portraits de femmes scientifiques du passé et d’aujourd’hui est en cours de réalisation par cette association, à l’intention particulièrement des éducateurs et des éditeurs de manuels scolaires, pour que ces derniers illustrent leurs manuels de sciences avec des figures féminines, qui font aujourd’hui très souvent défaut.
Les recommandations de l’enquête pour améliorer la motivation des jeunes filles pour les sciences
Les pistes proposées dans l’enquête
- sensibiliser le corps enseignant à la manière de présenter les métiers de la recherche,
- présenter des modèles vivants ou dans le contenu de l’enseignement,
- développer des programmes contre le sexisme et les stéréotypes,
sont approuvées quasi unanimement par les personnes interrogées, hommes ou femmes. Elles rejoignent les préconisations des associations de femmes scientifiques. Ces dernières, ainsi que les entités impliquées dans la promotion des sciences et techniques pour les filles (Fondation L’Oréal, CGénial, Elles bougent !...), s’attachent à faire intervenir des femmes exerçant des métiers scientifiques et techniques dans les classes.
Il reste à toucher une proportion plus importante de la jeunesse et surtout les parents et les proches, qui influencent les choix d’orientation des jeunes.
Améliorer la situation présente est un travail de longue haleine, qui nécessite la collaboration de toutes les parties concernées, mais est essentiel pour l’avenir de notre pays.
Article issu des notes de
Rodica Ravier
Directrice de recherche honoraire au CNRS, modératrice de la conférence de
Laurent Degos
Professeur émérite d’hématologie à l’université Paris Diderot, ancien président-fondateur de la Haute Autorité de santé
(Conférence du 30 mars 2017 à l'Institut Pasteur - Partenariat AFAS / Chercheurs Toujours)
L’erreur est humaine, dit l'adage. Mais qu'est-ce que cela signifie ? L'erreur peut perturber notre quotidien mais aussi être un moteur d’évolution et d’adaptation. Elle est à la base de tout apprentissage et peut être source de multiples innovations et découvertes.
L'erreur n'est pas un ennemi. C'est un outil de connaissance. L’esprit de génie s’oppose à l’esprit de découverte. L’un vise à maîtriser totalement une situation, l’autre doit rester en éveil, prêt à réagir devant l’inattendu. L’esprit de découverte pousse à oser toujours plus et incite à effectuer des expériences inédites. Si l’on regarde la liste des prix Nobel en médecine et physiologie, par exemple Marie Curie avec la découverte de la radioactivité ou Alexandre Flemming avec celle de la pénicilline, leur mérite est d’avoir reconnu dans l’événement inattendu « l’erreur » qu’ils ont su décrypter.
L'erreur est inhérente au fait d'avancer, d'aller plus loin, d'évoluer. Il ne faut pas confondre l'erreur et la faute. Faute vient de fallere et signifie le manquement aux règles établies et donc connues. L'erreur vient de errare et signifie errer. Cette confusion fait parfois considérer l'erreur comme notre ennemie. Or l'erreur, c'est errer au sens de l'aventure dans un environnement inconnu. Faire l'éloge de l'erreur, c'est faire l'éloge du progrès et de l’innovation. L’homme ne serait pas apparu sans les errements et les chaos qui fondent l’évolution du monde vivant. La nature sélectionne, fait le tri entre erreur bénéfique conservée et erreur nocive éliminée.
Les règles établies au cours du passé et acquises au cours d’un apprentissage, professionnel ou autre, permettent de gérer notre quotidien et de connaître la conduite à tenir dans des situations complexes, que ce soit pour la construction d’un château de cartes, la conduite automobile, la prise en charge d’un patient, etc. Considérée comme un manquement accidentel aux règles, l’erreur doit être corrigée ou assimilée dans le système considéré.
Un système complexe adaptatif évolue constamment entre deux tendances : l’inertie et le chaos. Si d’un côté, la sécurité des règles établies et strictes permet de maîtriser le système, de l’autre, il y a risque de le figer, de le rendre inapte à s’adapter et de le voir basculer vers le chaos face à un événement imprévu. Comme exemple d’inertie et absence de réaction peut être cité celui de Kodak, qui est resté sur des films photographiques sans avoir pris le tournant du numérique, ce qui l’a conduit à sa perte.
Dans le cadre du système de santé actuel, certaines situations évoluent et modifient la relation médecin-malade d’autrefois. La variabilité des médicaments, les effets secondaires, la multiplicité des examens complexifient le circuit des actes successifs nécessaires à la prise en charge du malade et de la maladie. Il faut à la fois suivre les règles mais aussi savoir s’adapter à leur évolution.
Sécuriser est nécessaire mais pas à n'importe quel prix. L’ultra-sécurité est difficile à atteindre et difficile à conserver. Trois paradoxes lui sont rattachés :
- 1° Dans les conditions extrêmes de sécurité, le système adaptatif ne fonctionne plus. Le système se fige et ne permet plus l’innovation.
- 2° Plus on accroît la sécurité, moins on dispose d'informations pour la gérer. Tout est fait pour supprimer les erreurs et donc les variations du système, sources d’information. C'est le paradoxe de la régulation.
- 3° Plus le système est complexe, plus l’erreur est compensée et donc cachée. C'est le paradoxe de visibilité. Cette stratégie de compensation peut servir à échapper aux contraintes trop fortes du système. Mais il faut pouvoir la retrouver pour réparer exactement le système.
La fable du chêne et du roseau s’applique bien aux systèmes complexes adaptatifs. C’est par le maintien d’une certaine souplesse liée à la diversité et à la variabilité qu’il y a possibilité d’échapper à l’adversité.
Éviter les accidents dus aux erreurs. Améliorer la sécurité. L'erreur génère des améliorations qui permettent l'évolution d’un système.
Face à un événement inattendu et grave, deux attitudes sont possibles selon que l’on se place du côté de la sanction ou que l’on se concentre sur la réparation. D’un côté, on se focalise sur les notions de responsabilité-culpabilité, de l’autre, on recherche les causes de la défaillance et on améliore le système. La loi Kouchner de 2002 sur les aléas thérapeutiques a voulu distinguer l’erreur involontaire due au hasard, de la faute qui est poursuivie par le tribunal. Il est intéressant de noter que, quelles que soient les régions et les périodes de temps analysées, la fréquence de survenue d’un événement indésirable lors d’une hospitalisation est estimée autour de 6%, comme s’il s’agissait de l’atteinte de la limite humaine. Par contre, pour un problème au cours d’un voyage en avion, milieu contraint, elle est de l’ordre d’un par million.
L'erreur conduit vers des besoins de plus de sécurité. Ce qui nécessite qu’au moment de la découverte de son origine, il faut savoir en réparer le défaut. Exemples : prescription hospitalière sur papier ou par informatique avec erreurs de recopiage ; médicament urgent non disponible à temps par changement d’emplacement dans l'armoire à pharmacie du service… L'amélioration n'est pas toujours bénéfique dans un contexte d'urgence ! Pour qu’un incident ne se reproduise pas, il faut savoir en analyser tous les aspects.
Dans le monde vivant, le moteur de survie est l'interaction entre un monde évolutif et un environnement changeant. Les chercheurs, en matière de sécurité, se dirigent actuellement vers l’étude de la capacité de s’ajuster, de s’adapter. Ouvrir les yeux plutôt que de les fixer sur des protocoles. Là intervient la résilience, qui est une attitude d'adaptation face à la variabilité en anticipant à chaque moment. Elle diminue le risque de catastrophe mais laisse place à la variabilité et aux erreurs mineures.
Dans un service de santé, la recherche d’une solution particulière pour parer au plus pressé et éviter un événement grave est parfois préférable au maintien de soins totalement réglés et établis. Par exemple, quand une infirmière prend des initiatives devant un patient dont l'état s'aggrave, change les traitements prévus et se met en porte-à-faux avec sa hiérarchie absente, elle joue son rôle dans le cadre de la résilience, alors qu'elle pourrait se conformer aux prescriptions devenues inadaptées.
L’homme moderne crée des systèmes complexes comme la communication via Internet, ou devenus complexes comme la santé, l’éducation, les finances, etc. En même temps que son pouvoir s’accroît, des principes de précaution se mettent en place pour que soit respecté le bien-être de l’homme, dans une nature et une biodiversité préservées.
Les limites à ne pas dépasser dans la gestion des systèmes adaptatifs sont définies par des notions d’éthique. La bioéthique, lorsqu'il s'agit du système de santé, est en relation avec notre sagesse, avec le sens que nous donnons à la vie. Plus généralement cette éthique, véritable gouvernail propre à chaque système, permet d’orienter, en réponse aux aléas, une évolution adaptée aux objectifs poursuivis par la société humaine telle que nous la souhaitons.
Jeanne Brugère-Picoux
Professeur honoraire de pathologie médicale du bétail et des animaux de basse-cour (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort), membre de l’Académie nationale de médecine, ancienne présidente de l’Académie vétérinaire de France
Le virus de l’hépatite E, de la famille des Hepeviridae, a été identifié en Inde en 1978, où il fut à l’origine d’une sévère épidémie, surtout mortelle chez les femmes enceintes et les nouveau-nés. Ce virus, alors appelé « virus de l’hépatite non A, non B », semblait surtout présent dans les pays à faible niveau d’hygiène du fait de sa transmission par la voie fécale-orale. Or, depuis le début des années 2000, ce virus est identifié de plus en plus fréquemment dans les pays industrialisés, peut-être aussi du fait d’une meilleure connaissance de cette infection et d’une amélioration dans les moyens de diagnostic.
On connaît actuellement 4 génotypes humains de ce virus (de HEV1 à HEV4). Les génotypes 1 et 2, rencontrés en Asie, en Afrique et/ou en Amérique centrale, seront responsables des cas humains importés par des voyageurs européens alors que le génotype 3 et, dans une moindre mesure, le génotype 4 touchent à la fois l’Homme et les animaux. Ces cas d’hépatite E autochtones sont zoonotiques et liés à une contamination d’origine alimentaire (consommation d’eau non potable ou d’aliments souillés). Il faut noter qu’il existe aussi une hépatite E (ou syndrome hépatite-splénomégalie) chez les volailles mais celle-ci n’est pas zoonotique. En France, c’est le foie de porc insuffisamment cuit qui est principalement incriminé (saucisses, figatelli, etc.) mais des coquillages contaminés, de la viande ou des abats de sanglier, de lapin [1] ou de cerf ont été aussi mis en cause. Ce virus peut également être transmis lors d’un contact avec ces animaux et leurs produits (vétérinaires, éleveurs, personnel d’abattoir, chasseurs, propriétaires de certains animaux réservoirs, etc.). Mais la transmission peut être aussi iatrogène (transfusion sanguine, greffe).
Ce sont surtout les personnes immunodéprimées qui seront les plus sensibles, qu’il s’agisse d’une maladie (sida, traitement anticancéreux, etc.) ou d’une immunodépression physiologique comme la gestation.
L’hépatite E peut être aiguë ou chronique, avec parfois des manifestations extra-hépatiques (neurologiques ou rénales). La forme aiguë est souvent asymptomatique (près de 70%) et elle est surtout rencontrée chez l’adulte âgé dans les pays industrialisés alors que les jeunes adultes sont plus atteints dans les pays où l’hygiène est médiocre. L’hépatite E peut être fulminante chez la femme enceinte. Chez les immunodéprimés, l’infection est le plus souvent chronique et peut conduire à une cirrhose du foie.
La menace liée à l’hépatite E est restée vraisemblablement sous-estimée en Europe mais il s’agit maintenant d’un réel problème de santé publique. En effet, dans une revue récente réunissant les résultats de 22 pays européens ayant surtout débuté la surveillance de cette maladie à partir de 2005, on peut noter l’augmentation du nombre de cas d’hépatite E d’environ 500 en 2005 à plus de 5500 en 2015 (soit 21 018 cas sur 11 ans) [2]. De même, pour 14 pays européens, le nombre d’hospitalisations rapportées pour l’hépatite E a augmenté de près de 100 en 2005 à près de 1100 en 2015. On peut remarquer que, sur les 21 018 cas rapportés, 93% (soit 19 531) ont concerné les pays ayant commencé la surveillance de l’hépatite E en 2005. Par ailleurs, seuls trois pays (la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, soit 41% de la population européenne), réunissent 80% des cas (soit 16 810). Pour les 15 525 cas d’hépatite E où les données étaient disponibles, il s’agissait surtout d’une origine autochtone (87%) alors que très peu de cas (9 à 36 par an) étaient liés à un voyage à l’étranger.
Si l’on regarde la figure 1 réunissant les cas déclarés en France de 2006 à 2016, on peut remarquer cette même augmentation avec un facteur de multiplication supérieur à 10 sur 11 ans [3].
Données du Centre national de référence citées par « L’hépatite E. Fiche Anses » (mise à jour le 31/07/2017)
Ainsi, les données publiées montrent combien l’hépatite E est répandue en France comme dans les autres pays européens. Certaines espèces animales peuvent servir de réservoirs pour l'infection, préférentiellement des porcs, mais aussi le sanglier, le cerf ou le lapin [4]. La prévention de cette maladie émergente concerne les principales voies de transmission, à savoir le contact avec les animaux infectés (animaux de production, sauvages ou de compagnie) et la consommation d'aliments contaminés insuffisamment cuits. Enfin, le risque iatrogène lié à la transfusion sanguine ne doit pas être oublié [5,6].
Christian Tridon
Président du Syndicat des entrepreneurs spécialistes de travaux de réparation et renforcement de structures (STRRES)
Qu’est-ce qu’un pont ?
C’est l’élément de confort qui va permettre aux voies de communication de franchir plus facilement les obstacles naturels que sont les cours d’eau, les vallées et autres ravins.
Le déplacement des hommes, rendu nécessaire tout d’abord pour les besoins de la chasse, des transhumances sociales, des besoins de stratégie militaire, du transport des marchandises, s’effectuera tout d’abord par les voies d’eau. Puis au fil du temps, sur les zones terrestres, par des sentiers, chemins, drailles etc. Le passage des petits cours d’eau se faisait par des gués naturels ou artificiels, en période de basses eaux ou avec des embarcations flottantes sur des cours d’eau plus importants. Sachant que les véritables voies routières (ou ferroviaires) telles que nous pouvons les concevoir aujourd’hui, n’apparaîtront pas avant le milieu du XIXe siècle, les seuls moyens pour nous déplacer étaient l’utilisation de ces sentiers et chemins. Ils auront duré près de vingt siècles. Ce fut l’ère du transport hippotracté.
Le pont est une construction particulière, il s’élance au-dessus du vide et pour cela, il va falloir concevoir une structure qui soit capable de conduire les charges qu’il supporte jusqu’au sol sur lequel il s’appuie.
D’abord (et pendant très longtemps) construits en bois, les ponts le seront ensuite en maçonnerie de pierre ou de brique, et ce, jusqu’à la fin du XIXe siècle. En 1817, Louis Vicat fera une découverte fondamentale : il découvrira comment fabriquer de la pierre artificielle à partir de chaux et de silice. L’eau sera l’élément essentiel à la production de ce liant hydraulique. C’est le début de l’aventure du béton. Le béton armé n’apparaîtra qu’au milieu du XIXe siècle. Il en sera de même pour le métal. La fonte de fer, très longtemps utilisée, laissera la place (pour le domaine de la construction) au fer puddlé (ce n’est pas encore de l’acier) vers le milieu du XIXe. Gustave Eiffel s’en servira pour construire de nombreux grands ouvrages pour les besoins de la voie ferrée et, bien entendu, il l’utilisera pour la construction de sa fameuse Tour parisienne.
Le début du XXe siècle (après 1920) verra émerger deux matériaux pour la construction des ponts, le béton armé et l’acier. Le béton armé est très résistant en compression mais ne l’est que très peu en traction. C’est grâce à Eugène Freyssinet que le béton armé prendra une revanche sur l’acier (et grâce, justement, à ce dernier). Il mettra au point la précontrainte (1928). Ce dispositif consiste à comprimer le béton avec des câbles d’acier tendus à l’intérieur de ce dernier, pour lui donner beaucoup plus de résistance en traction. C’est une réelle avancée. Les bétons fibrés ultra performant (BFUP) sont les bétons de demain (mais déjà utilisés aujourd’hui), ils ont multiplié par trois à quatre la résistance du béton traditionnel.
Les voies de communication du début de notre ère, d’abord chemins, sont devenues des routes puis des autoroutes. Les voies ferrées du XIXe siècle laissent place pour beaucoup d’entre elles aux LGV. Les ponts qui les équipent sont devenus des ouvrages d’ingénierie toujours plus techniques et d’une audace toujours plus surprenante. Quelles en seront les limites ? Le matériau, la physique ou l’homme ?
Les besoins de maintenance de ces ouvrages
Le réseau de voies de communication françaises compte environ 200 000 ponts routiers (pour un total d’environ 1 000 000 km de voies) et 50 000 ponts ferroviaires (pour 30 000 km de voies ferrées). Ces ouvrages, constitués aujourd’hui de maçonnerie (60%) de béton armé et précontraint (30%) et métallique (10%) vieillissent et se dégradent. Si la pierre, élément minéral par excellence, ne subit que très peu les agressions du temps (le pont du Gard a déjà plus de 2 000 ans), il n’en est pas de même pour le béton armé (précontraint ou pas) et l’acier. En effet, ces matériaux réagissent à des réactions chimiques générées par des phénomènes électriques qui provoquent la corrosion des aciers. Sous cet effet, les bétons éclatent et se fissurent, et le métal nu voit ses sections diminuer. Dans ces deux cas, la résistance de l’ouvrage diminue. Il va donc falloir anticiper les effets de ces phénomènes par une politique de maintenance régulière.
Surveiller, entretenir, réparer. Tout cela a un coût, mais c’est la condition nécessaire au maintien en service de ces ouvrages. Le coût d’un pont est en moyenne (valeur neuve) d’environ 3 000 €/m² du tablier. Son entretien annuel est évalué à environ 25 à 30 €/m² (étude STRRES de 2013). Ramenée aux 200 000 ponts qui jalonnent notre million de kilomètres de voies routières, la valeur neuve totale représente environ 200 milliards d’euros.
Pour mémoire, la valeur neuve des voies routières françaises est évaluée à 2 000 milliards d’euros. L’entretien minimum nécessaire des ponts est évalué à 0,8% soit 1,6 milliard d’euros par an. Nous sommes loin, aujourd’hui, d’y consacrer une telle somme.
Un ouvrage bien entretenu, quel que soit son matériau et sa conception, peut offrir une continuité de service très longue. Nous n’en connaissons d’ailleurs pas vraiment la durée. Notre technologie actuelle permet cet entretien, sous réserve que la règle fondamentale des 3 B soit respectée :
- Bon diagnostic (surveillance, inspections, investigations…)
- Bonne prescription (il s’agit là des actions correctives à prévoir)
- Bons travaux
Traditionnellement on a toujours conçu un ouvrage pour une durée symbolique de 100 ans. Très peu d’entre eux ont, aujourd’hui, atteint cette durée. Le « gros du peloton » des ouvrages dits à risques se situe entre 50 et 60 ans d’existence. Rappelons que dans le domaine aéronautique, un aéronef, toutes proportions gardées, dure généralement très longtemps car tous ses équipements sont remplacés régulièrement. Il devrait en être de même pour un pont.
Les voies de communication routières ou ferroviaires sont, et pour longtemps encore, les éléments essentiels du développement social et économique de nos sociétés. Il est donc primordial que l’entretien des ponts qui les équipent soit réalisé. Le « nid de poule » sur la chaussée est visible de tous, bien qu’il ne mette pas en péril immédiat la qualité de la structure. En revanche, la pathologie du pont n’est, dans la plupart des cas, décelable que par le spécialiste. Les exemples de ruines subites se multiplient un peu partout dans le monde. Il y a urgence.
Le pont, au-delà de son aspect économique, est resté le symbole de l’union entre les hommes. Nos euros s’en sont fait leur image faciale. Rappelons-nous cette phrase d’Isaac Newton « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts » ; elle a bien évidemment, de nos jours, une résonance toute particulière.