Les membres de l’Afas publient régulièrement des notes de lectures. Elles sont à retrouver ici.
Léo Grasset
(Seuil, 2015, 144 p. 15 €)
Il s’agit d’un livre d’histoires naturelles racontées avec humour par un jeune chercheur ayant passé six mois, à partir d’avril 2013, au Zimbabwe pour étudier une population de zèbres dans le parc national du Hwange. Cependant son expérience ne se limita pas aux zèbres.
Ce petit livre montre que l’auteur se pose bien des questions, en commençant par l’évolution anatomique de certaines espèces comme le clitoris en forme de pénis des hyènes et les cornes des femelles buffles. Puis il essaie de comprendre, comme de nombreux biologistes l’ont fait, pourquoi les girafes avaient un si long cou : s’agit-il d’une adaptation à la recherche de leur nourriture dans les arbres ? d’une arme utilisée par les mâles ? ou encore d'un moyen de détection des prédateurs ? Les questions sont nombreuses et toutes aussi curieuses. Pourquoi les gazelles fuient-elles devant le guépard en changeant brusquement de direction ? Pourquoi les zèbres ont-il des rayures ? différentes hypothèses sont émises dont celle de l’anti-mouches !
Puis l’auteur s’attache à nous présenter la grande variété des comportements originaux que certaines espèces de la savane peuvent avoir : le mystère de la ventilation des termitières, le comportement de groupe des antilopes, des bancs de poissons ou des oiseaux pour se protéger des prédateurs, la hiérarchie au sein d’un groupe d’éléphants ou la manipulation des mâles Topi pour garder auprès d’eux les femelles.
Une troisième partie nous apporte des exemples surprenants : les bousiers s’orientant avec la voie lactée, la possibilité des éléphants de distinguer la voix des femmes de celles des hommes, l’agressivité du ratel (mustélidé africain) et les erreurs du dessin animé « Le roi lion ».
Enfin, l’auteur replace l’Homme dans l’univers de la savane avec un grand nombre d’exemples où les animaux sauvages se sont adaptés à la présence humaine, avec des côtés positifs mais d’autres négatifs, comme l’infanticide des lionceaux et la chasse sportive (la mort d’un lion mâle pouvant mener à l’arrivée d’un autre mâle éliminant les petits pour que la femelle devienne réceptive), les changements climatiques pouvant conduire à la désertification et finalement l’évolution de l’Homme dans la savane.
Ce petit livre fourmille de questions qui n’ont d’ailleurs pas toujours de réponse. De nombreux schémas dessinés par l’auteur ou des photos illustrent cet essai reposant aussi sur des références bibliographiques.
On pourrait penser au départ que c’est un livre pour de très jeunes enfants mais ce n’est pas tout à fait le cas.
Carlo Rovelli
(Dunod, 2015, 196 p. 19,50 €)
Le livre peut être décomposé en trois parties. La première est un éloge d'Anaximandre et de son héritage scientifique et intellectuel. Anaximandre, qu'on ne connaît qu'indirectement, par des écrits postérieurs, et dont on sait pas avec certitude s'il s'agit d'un homme seul ou d'un groupe de penseurs dont il aurait été le plus célèbre, vécut au VIe siècle avant J.-C., à Milet, sur la côte ouest de l'actuelle Turquie, prospère ville grecque où régnait une grande liberté intellectuelle, politique, sociale, religieuse.
Il émit, parmi d'autres, l'hypothèse que la pluie n'était pas le résultat d'une décision divine mais de l'évaporation de l'eau des fleuves et des mers par l’effet de la chaleur du soleil, l'hypothèse que la foudre n'était pas l'effet de la colère de Zeus mais de la rencontre du vent et des nuages, et surtout l'hypothèse que la Terre n'était pas plate mais ronde, soutenue par rien, ne tombant pas car aucune direction ne l'attirait plus qu'une autre. Héritage remarquable comme on voit. Et il laissa un principe : douter toujours, et une méthode : respecter l'héritage reçu mais pour mieux le contester et ainsi être à même de faire un pas de plus vers la connaissance du monde. Nous vivons, encore aujourd'hui, sur ce principe et sur cette méthode, le doute et la remise en question des vérités établies.
La deuxième partie du livre est moins scientifique et plus militante. Bien sûr, on suit Carlo Rovelli quand il dénonce les méfaits de l'obscurantisme religieux et vante le bien-fondé de la pensée scientifique. Et aussi quand il regrette que, à bien des égards, côté superstitions et fausses certitudes, nous n'ayons guère progressé depuis Anaximandre. Mais ne jette-t-il pas le bébé avec l'eau du bain ? Les hommes ont besoin de croire. D'ailleurs, d’une certaine façon, il se coupe. Page 134, il écrit : « Les cultures se parlent, s'influencent, échangent sans cesse non seulement des flèches et des boulets de canon, mais aussi, grâce au ciel, valeurs, idées et connaissances, exactement comme le font les individus et les groupes au sein de chaque culture. » Je ne sais comment est venu sous sa plume ce « grâce au ciel » mais il y est, bel et bien. N’est-il pas un signe ?
Et d'ailleurs, en bon scientifique, l’auteur s'interroge. En quoi consistait « la pensée pré-scientifique » ? C'est le dernier chapitre du livre, et sa troisième partie dans la décomposition proposée ici.
« Qu'est-ce donc en définitive que la pensée mystico-religieuse dont il fut si difficile de s'éloigner ? Que sont les dieux ? », se demande-t-il. Il passe en revue, rapidement bien sûr, trop rapidement comme il l’écrit, les différentes conceptions du monde ayant précédé notre conception moderne et scientifique. Tentant d'une certaine façon une théorie du religieux. Il est dommage sur ce point que, parmi les auteurs cités, il manque René Girard. Le livre se termine par une très belle citation, venant de l'Inde antique, extraite d'un texte, le Rig Veda, datant de 1500 av. J.-C. :
« D'où est née et d'où vient cette création ?
Même les Dieux sont nés après la création du monde,
et alors qui connaît d'où il est venu à l'existence ?
Personne ne peut savoir d'où est venue la création,
et s'Il l'a créée ou s'Il ne l'a pas créée.
Lui seul la surveille du plus haut des cieux, Lui seul le sait,
ou peut-être ne le sait pas. »
Elle montre à quel point la pensée mystico-religieuse savait déjà douter. C’est en s’appuyant sur cet héritage, tout en le réfutant, que la pensée scientifique a éclos. Anaximandre fut une étape essentielle dans cette éclosion. Eclosion jamais achevée sans doute. Ce livre en est un très précieux rappel.
Michel Barel
(Quae, 2015, 136 p. 16 €)
En cette période de fêtes où la consommation de friandises va s'envoler, il est amusant de lire ou d'offrir, pour accompagner un ballottin, ce petit ouvrage publié aux éditions Quae, 90 clés pour comprendre le chocolat.
Michel Barel, scientifique et chercheur au Cirad, a consacré une grande partie de sa carrière à travailler dans un domaine alléchant, la filière du cacao, et à décrypter les innovations technologiques qui s'y rattachent.
Il nous fait partager sa passion, en nous relatant comme une aventure toutes les étapes de la production du cacao jusqu'aux tablettes de chocolat. Il en explore toute la complexité et décrit avec précision les enjeux qui entourent la culture et la transformation des cabosses des cacaoyers, une plante apparue sur la terre, en Haute Amazonie, bien avant que l'homme y existe et soit séduit par la saveur de la pulpe qui entoure les graines.
On y apprend les mystères de l'arôme, ou plutôt des divers arômes du chocolat, façonnés par la fermentation et la torréfaction des fèves. Mais aussi les secrets de sa saveur et les conséquences de sa consommation pour la santé. On y lit, entre autres choses et notamment, quelques conseils pratiques pour déguster et apprécier le chocolat, que les Allemands en sont les plus gros consommateurs avec 11 kg par an et par habitant, devant les Belges, les Suisses et les Anglais et que les Français se contentent d'une moyenne de 7,6 kg ! que la croissance de la consommation dans les pays émergents, si elles se poursuit au rythme actuel, risque de conduire un jour à une pénurie mondiale.
Bref, en lisant ce petit livre, on s'amuse à devenir un gourmand éclairé.
Jean Audouze, Georges Chapouthier, Denis Laming , Pierre-Yves Oudeyer
(CNRS Ed., 2015, 216 p. 23 €)
Cet ouvrage tente une vaste réflexion sur les analogies que l’on peut trouver entre les astres, les villes, le vivant et les robots : tous tendent vers la simplicité, la symétrie, la cohérence, tous sont soumis à l’entropie et tous visent à une meilleure adaptation.
La thèse avancée est puissante et séduisante : le cerveau humain est construit sur les mêmes bases que l’Univers et c’est pour cela qu’il a créé les villes et les robots à l’image de ce modèle.
Les quatre auteurs, chacun dans leur spécialité, astrophysique, biologie, architecture et robotique, font apparaître un principe général d’évolution en mosaïque, d’abord par juxtaposition puis par intégration, le tout étant toujours supérieur à la partie.
La lecture de l’ouvrage est facile et ne nécessite aucune connaissance particulière dans les quatre disciplines évoquées plus haut.
Ce livre induit naturellement des réflexions fondamentales qui doivent permettre de mieux comprendre le monde ou nous vivons.
Sous la direction de Michel Petit
(Cherche midi Ed., 2015, 256 p. Prix : 16 €)
Ce sont plus de 30 auteurs que Michel Petit, qui a été directeur de l’Institut national des sciences de l’Univers (INSU) et membre du bureau du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), a réunis pour écrire cet ouvrage. Il arrive à point nommé, le 15 octobre, alors que, un peu plus d’un mois plus tard, le 30 novembre, doit s’ouvrir, à Paris (en fait au Bourget), la réunion de ce que l’on désigne par l’abréviation de COP 21 (abréviation incompréhensible pour la plupart des gens, mise pour Conference of Parties, 21e Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, convention ratifiée par 196 Etats).
Cette Conférence est censée prendre des décisions pour lutter contre le changement climatique d’origine humaine. Parmi celles-ci, on retiendra particulièrement le Protocole de Kyoto (1997) destiné à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Mais on n’a pas vraiment l’impression que les décisions prises jusque-là, et, surtout, leur application, soient suffisantes pour leur objectif et pour éviter à notre planète, et à ses habitants, les multiples problèmes que, selon toute apparence, vont leur poser ces changements climatiques.
Il est certainement grand temps d’agir et le titre de la publication dirigée par Michel Petit est pleinement justifié.
A sa base, il y a les publications du GIEC qui représentent les contributions fondamentales de centaines de scientifiques spécialistes des différentes disciplines intéressées par le climat. Cet impressionnant corpus (des milliers de pages diffusées en 15 ans au long de 5 rapports) a un gros inconvénient : malgré des résumés à l’intention des décideurs, il est pratiquement illisible, même pour un habitué.
C’est donc une œuvre salutaire d’en donner une traduction en un langage clair et simple. Les différents auteurs de l’ouvrage, qui sont des spécialistes éclairés, ont réussi à le faire, ce qui rend le texte, aidé par une excellente mise en page, très lisible. Sa lecture est donc tout à fait recommandée à celui qui veut, sans difficulté, faire le tour du problème.
Les constatations, les modélisations, les prévisions sont le fait de scientifiques auxquels on demande d’être objectifs, de laisser de côté, s’ils en ont, leurs préventions et leurs a priori pour s’en tenir aux faits. Mais peut-on leur demander de ne pas avoir une opinion sur ce que peuvent entraîner les phénomènes qu’ils ont mis au jour ? Nous ne développerons pas ici le problème de la responsabilité des scientifiques. Mais elle est assumée dans cet ouvrage, conformément à l’esprit du Club des Argonautes (http://www.clubdesargonautes.org), à la base de sa rédaction, qui, entre autres, veut faire connaître, et éventuellement contribuer à promouvoir, des solutions techniques aux problèmes posés par le réchauffement climatique. De fait, des solutions nous sont proposées à la fin de l’ouvrage et il nous est dit que certaines peuvent être mises en œuvre dès à présent et, ce que nous retiendrons en conclusion : « Si chaque citoyen est acteur à son niveau, il appartient aux politiques et acteurs économiques d’assumer leurs responsabilités et de prendre les décisions qui s’imposent. Il y a urgence : il est temps d’agir. »
Edward Frenkel
(Flammarion, 2015, 365 p. 23,90 €)
Quelle est donc la vie d'un jeune mathématicien prodige ? Nous sommes bien loin de l'image traditionnelle de l'excentrique renfermé et constamment « dans la lune », qui ne pense qu'à ses équations et dont la distraction phénoménale lui procure dans la vie réelle quantité de déboires souvent cocasses, parfois tragiques...
Edward Frenkel est russe mais aussi juif, cela lui vaut de connaître l'une des meilleures écoles mathématiques du monde, mais aussi de subir l'antisémitisme de la Russie communiste des années quatre-vingt. Voilà dèjà un parcours mouvementé qui se heurte aux « apparatchiks » chargés de l'écarter de l'Université... mais qui reçoit aides et soutiens discrets et efficaces des plus grands mathématiciens russes, qui ont détecté son génie et l'orientent dans la bonne direction !
Mais plus que la vie d'Edward Frenkel, le sujet du livre est la vie des mathématiques : une fresque colorée où l'on apprend beaucoup et où se dégage l'essentiel : à travers tous leurs raisonnements, toutes leurs définitions et toutes leurs constructions, les mathématiciens recherchent la certitude absolue. Et c'est presque indépendamment de leur volonté qu'ils sont si utiles aux autres sciences, lesquelles se servent de ce qui pour les uns sont leurs « découvertes » et pour les autres leurs « inventions » selon que leurs opinions sont ou non platoniciennes... Mais il s'écoule souvent des dizaines d'années, et même parfois des siècles, avant qu'un concept mathématique, certes beau mais apparemment stérile, se révèle infiniment précieux pour comprendre les mystères de la Nature, en particulier ceux de la Physique quantique.
Invité à Harvard aux Etats-Unis, puis dans le monde entier, Edward Frenkel réalise enfin son rêve de communiquer au monde la beauté des mathématiques. Il s'associe à des artistes et des cinéastes pour créer le film bouleversant Rites d'amour et de maths.
Bernard d’Espagnat
(Dunod, 2015, 256 p. Prix : 15 €)
A la recherche du réel, de Bernard d'Espagnat, est un livre difficile. La question qu'il traite est pourtant la plus essentielle qui soit : existe-t-il une réalité objective ?
Paru d'abord en 1979, le livre n'a pas vieilli. Evidemment, est-on tenté d'ajouter, compte tenu du sujet.
La réalité, c'est la boulangerie au coin de la rue, c'est le trottoir en asphalte sous mes pieds, ce sont les bruits que j'entends et la lumière qui m'éclaire. Quoi de plus évident ? Pourquoi vouloir couper les cheveux en quatre ? Justement parce que ce n'est pas si simple. Justement parce que la certitude est trompeuse. A la façon des silhouettes au fond de la grotte de Platon. La Terre tourne mais je ne la sens pas tourner. Les ondes électromagnétiques me connectent au monde mais je ne les vois ni ne les entends. La masse de la Terre attire les pommes et les fait tomber, je le vois, je le sais, je sens mon propre poids, mais pourquoi en est-il ainsi ? La réalité sensible n'est pas toute la réalité. Chaque objet est fait de différentes matières, chaque matière est faite de molécules, chaque molécule d'atomes, l'atome lui-même n'est pas aussi « insécable » que son étymologie grecque le dit, il est fait de neutrons et d'électrons. Et on est encore là dans la description d'une réalité concrète, ou presque, d'une réalité que les spécialistes observent au microscope électronique et que les profanes peuvent facilement admettre. Mais ce n'est pas tout. Les nucléons sont faits de quarks qui, eux, concepts mathématiques, n'ont pas d'existence concrète à proprement parler. Ils ne sont ni isolables ni observables. Donc sont-ils réels ? Quel est leur degré de réalité ? A l'échelle de l'infiniment petit, comme aussi à l'échelle de l'Univers, les physiciens désormais, pour continuer à progresser dans la connaissance, conçoivent des concepts de plus en plus élaborés et de plus en plus éloignés non seulement de la réalité sensible mais aussi de notre capacité à nous représenter ce qu'ils peuvent bien exprimer. Et la théorie quantique, comme on sait, parle d'incertitudes sur la position même des objets, et elle parle d'effets à distance d'une particule sur une autre, au point que la science semble rejoindre la magie. Et puis l'observateur lui-même, comme vous et moi, est fait de ces mêmes particules à la position et à la réalité incertaines. Or nous sommes corps et esprit. Notre esprit, celui-là même qui cherche à appréhender la réalité, n'échappe pas à ces questions sur sa propre nature, sur sa propre réalité.
Bernard d'Espagnat décrit longuement ces apparents mystères auxquels la science nous confronte. En particulier l'hypothèse de « non-séparabilité » selon laquelle, pour le dire de façon trop sommaire, deux parties ayant interagi lorsqu'elles étaient proches continuent à le faire, par des influences instantanées, une fois éloignées l'une de l'autre dans l'espace...
Dans ces conditions, qu'est-ce que le réel ? Qu'est-ce que la réalité ?
L'ouvrage est une invitation à admettre l'existence d'une réalité objective, extérieure, indépendante, tant de nos sens que de nos capacités d'abstraction mathématique, réalité objective que l'auteur nomme d'ailleurs « être » ou « Etre ». Sans être physicien ni mathématicien, on est tenté de prendre parti. Tout en gardant à l'esprit, aussi paradoxal que cela soit, qu'il s'agit bien d'une hypothèse et non d'une certitude, on se dit que Bernard d'Espagnat a raison, que cette notion d'« Etre » était à l'origine de la pensée objective et qu'elle lui reste indispensable.